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Actualité de l'Ecole - Le métier de chef d'établissement - Le concours de personnel de direction

Grenelle. Laisser les professeurs choisir librement leur statut

Publié par Jean-Marc ROBIN sur 1 Juin 2021, 10:34am

Grenelle. Laisser les professeurs choisir librement leur statut

Pendant longtemps un véritable mur de Berlin séparait les « gens du privé » et les « gens du public » (Thélot, Singly, 1988). Cette frontière est en train de s’effacer car les plus diplômés, plus flexibles dans leurs représentations, aspirent d’abord à se réaliser dans leur travail.

Avec la banalisation du métier d’enseignant, le sentiment de déclassement grandit. Le statut de fonctionnaire qui était protecteur peut devenir une prison. Les professeurs devraient pouvoir librement choisir leur statut et enrichir, s’ils le souhaitent, leur parcours professionnel par un passage ou une fin de carrière dans le secteur privé.

Banalisation

Pendant plusieurs décennies, le statut de la fonction publique pouvait être recherché pour lui-même par les enseignants, il protégeait du chômage et offrait l’avantage d’une carrière sans heurts. C’était aussi l’époque où parents et élèves reconnaissaient aux professeurs une expertise académique et professionnelle que le diplôme et le concours avaient consacrés. Les enseignants avaient conscience d’appartenir, selon l’expression de Pierre Bourdieu, à « la petite noblesse d’Etat ». C’était l’époque où les « profs » étaient fiers de leur métier et disposaient d’alliés politiques puissants pour les représenter et faire avancer la « cause de l’Ecole ».

Mais, depuis plus de vingt ans, les cartes ont été progressivement rebattues. La démocratisation des études a créé « une société de diplômés ». Les professeurs ont perdu leur monopole du savoir et, aujourd’hui, ils peuvent être bousculés par « des parents stratèges » des nouvelles classes supérieures (Gombert, 2008) qui remettent en cause leur expertise et leurs méthodes. Les enseignants qui avaient pris, parfois, la fâcheuse habitude de faire « la leçon » aux parents et de « leur demander des comptes » doivent désormais se justifier, s’expliquer et faire la pédagogie de leur pédagogie. La chute symbolique a été rapide, et les professeurs n’ont pas su réinventer leurs relations avec des parents d’élèves plus exigeants et plus critiques car la formation continue n’a pas joué son rôle.

Rémunération

Si la massification a banalisé le statut symbolique des professeurs, le ralentissement de la croissance économique a conduit l’Etat Providence à des arbitrages - le gel du point d’indice pendant dix ans - qui expliquent la baisse du pouvoir d’achat des enseignants et, la perte d’attractivité du métier auprès des étudiants recrutés avec un master. Comme le souligne la chercheure Asma Benhenda « seulement 29 % des enseignants sont satisfaits de leur salaire contre une moyenne européenne de 40 %. (…) Les professeurs gagnent 17% de moins que les titulaires d’un bac +5, et il se hissent à peine au-dessus du salaire net moyen (2 338 euros par mois) ». Après la revalorisation récente de 100 euros par mois, un lauréat du CAPES percevra 1650 euros nets (1,3 smic), soit 400 euros de plus qu’un salarié payé au smic.

Aujourd’hui, le statut de fonctionnaire est devenu moins attractif, il peut même paradoxalement devenir une prison. Contrairement aux salariés du privé, les fonctionnaires ne peuvent pas compléter facilement leurs revenus. Les enseignants du secondaire ont, certes, la possibilité de donner des cours (y compris à domicile), de produire des œuvres artistiques ou de l’esprit mais la liste restrictive des activités (décret du 30/01/2020) leur ferme la porte à la création d’entreprise. Si cela pouvait se justifier quand la hausse de leur pouvoir d’achat était garantie par l’Etat, ce n’est plus le cas aujourd’hui, la paupérisation des professeurs est enclenchée depuis plusieurs années. Les professeurs, classés par l’INSEE dans la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures » se rapprochent inexorablement, année après année, en termes de revenus des « professions intermédiaires ».

Maltraitance bureaucratique

Le ministre se félicite, à juste titre, que l’éducation nationale accueille dans ses rangs des salariés du privé pour une seconde carrière professionnelle, soit parce qu’ils fuient la pression du marché, soit parce qu’ils désirent mettre leurs compétences au service de l’intérêt général. Posons-nous la question symétrique : la machine-école est-elle à l’écoute des professeurs qui aimeraient faire le trajet inverse dans le secteur privé ? La création de l’association Aideauxprofs il y a quinze ans et notre expérience de chef d’établissement nous invitent plutôt au pessimisme. Nous connaissons, en effet, trois professeurs du même lycée qui ont dû véritablement se battre pour obtenir du rectorat les indemnités de rupture auxquelles ils pouvaient prétendre. Cette bataille a généré chez eux stress et épuisement mental. L’une d’entre elle, excellente professeure, aurait préféré conserver un mi-temps et pouvoir, à côté, créer son cabinet de sophrologue mais cela lui a été refusé. L’autre, agrégé chevronné, a dû s’armer de patience pour se reconvertir, et enfin, s’installer comme artisan. S’il a pu aller au bout de son projet c’est grâce au soutien sans faille de ses collègues, de sa famille et de sa commune. La dernière est dans un entre-deux insupportable depuis près de deux ans. Cette certifiée, à mi-carrière, d’une bienveillance exemplaire vis-à-vis de ses élèves, s’est formée, a construit un projet bien abouti, elle attend encore le versement de son indemnité de départ pour créer sa petite entreprise et « tourner la page » d’un métier qu’elle « ne peut plus et qu’elle ne veut plus exercer », le Rectorat aurait préféré - sans doute faute de budget – qu’elle demande « une disponibilité ou un détachement ». Depuis de trop longs mois, elle est en congé maladie dans l’attente de signer sa rupture conventionnelle. On est en droit de s’interroger : qui est malade ? notre collègue ou la machine-école ?

Ainsi, les professeurs qui veulent s’engager dans une deuxième carrière, qui veulent s’épanouir en dehors de l’Ecole, découvrent que le statut fonctionnaire censé les protéger peut devenir une véritable prison. La création d’un observatoire de la qualité au travail (QVT) est une excellente initiative mais les enseignants ont, d’abord besoin de se sentir respectés, écoutés, d’être accompagnés, et surtout de pouvoir choisir leur parcours professionnel, et pourquoi pas, demain, leur statut. La désignation d’un directeur des ressources humaines de proximité dans chaque département annoncé par Jean-Michel Blanquer lors de la clôture du Grenelle de l’éducation est, sur ce point, un incontestable progrès.

Professeur « associé »

Après quinze de carrière, une administration « agile » pourrait proposer aux professeurs qui le souhaitent d’opter pour le statut de « professeur associé » et pouvoir cumuler une activité privée à temps partiel et un service à mi-temps, cela permettrait aux collègues de prendre le temps de construire un projet solide, de se ressourcer pendant quelques années ou de vivre une vie professionnelle plus riche. Le recteur veillerait à la compatibilité de l’activité avec les « valeurs de l’Ecole ». Aujourd’hui, dans les établissements, plusieurs catégories de collègues cumulent déjà deux activités : « professeur-syndicaliste », « professeur-élu local », « professeur-responsable d’association », « professeur-artiste », « professeur-agriculteur », « professeur-gestionnaire de SCI », « professeur-blogueur » …, parfois avec des aménagements de leurs obligations de service.

Avec l’allongement de la durée des carrières, et le report vraisemblable de l’âge de départ à la retraite - Jean-Michel Blanquer a parlé de deuxième, voire de troisième carrière - l’un des défis majeurs pour les organisations publiques comme privées, c’est de manager, dans la durée, la motivation, et de trouver des solutions concrètes face à l’ennui professionnel, le « bore out ».

Aujourd’hui, la machine-école est déconnectée des aspirations et de la demande de reconnaissance individuelles, et cela nuit à son attractivité auprès des plus jeunes. Les enfants d’enseignants fuient un métier qui maltraite leurs parents. Ceux qui aiment le service public, qui militent pour sa modernisation, se réjouissent sans trop oser le dire - car les réseaux sociaux, nouveaux chiens de garde de la doxa « insoumise » peuvent se déchainer - de l’inflexion en matière de gestion des ressources humaines donnée par le Grenelle. Si les nouveaux chantiers laissent espérer de vrais progrès, la faiblesse des moyens budgétaires mobilisés pour revaloriser une profession décrédibilise, aux yeux des professeurs, « le tournant RH » de l’éducation nationale.

Public / Privé ?

Pendant longtemps un véritable mur de Berlin séparait les « gens du privé » et les « gens du public » (Thélot, Singly, 1988). Cette frontière est en train de s’effacer car les plus diplômés, plus flexibles dans leurs représentations, aspirent d’abord à se réaliser dans leur travail. Chacun comprend qu’il faudra savoir s’adapter et changer d’emploi, les besoins de la société évoluent et le numérique bouleverse les organisations. Du reste, personne ne sait, aujourd’hui, vraiment où s’arrêtent les frontières de l’Etat qui a recours aux cabinets privés, aux experts, à de nombreux prestataires ou aux délégations de service public pour accomplir ses missions. L’Etat considère l’Entreprise comme une boîte à outils pour améliorer, par exemple, le pilotage des politiques publiques, sa gestion des ressources humaines ou sa communication. Les citoyens attachés à la bureaucratie d’Etat voient dans ce mélange des genres une avancée dangereuse du « néolibéralisme », les autres, plus pragmatiques, considèrent qu’on peut apprendre du privé, que les échanges et passerelles sont source d’innovation. La crise du COVID a prouvé la résilience de la société française parce que « le privé » a tenu (on pense aux caissières de supermarché, aux routiers, aux ouvriers, aux agriculteurs, …), parce que les services publics, et l’hôpital en premier lieu, ont été à la hauteur, et parfois un peu plus ! L’intérêt général ou le bien commun ne sont le monopole ni du public ni du privé, car il s’agit de nourrir la population, de la transporter, de l’éclairer, de la chauffer, de la distraire, de l’informer, de l’éduquer, de la soigner, etc. « La solidarité organique » née de la division du travail social (Durkheim, 1893) reste le ciment de nos sociétés post-industrielles (1). 

 

(1) Emile Durkheim est considéré comme un des pères fondateurs de la sociologie. Cette solidarité organique ne se suffit pas toutefois à elle-même, elle suppose aussi un sentiment de justice sociale et le développement de l’éducation.

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