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Actualité de l'Ecole - Le métier de chef d'établissement - Le concours de personnel de direction

Pandémie et Ecole de la République. Chronique d'Alain Bouvier

Publié par Concours personnel de direction sur 24 Mai 2021, 10:33am

Pandémie et Ecole de la République. Chronique d'Alain Bouvier

Pendant toute la durée de la pandémie, l'ancien Recteur Alain Bouvier a rédigé des chroniques pour ausculter l'Ecole française dans la tourmente du COVID. Les constats d'un de nos meilleurs experts du système éducatif sont parfois sévères, mais ils font souvent mouche car ils révèlent les forces et les faiblesses structurelles de notre Ecole. Ici Alain Bouvier signe, selon ses mots, "son ultime chronique". C'est pour moi l'occasion de le remercier. 

J'ai rencontré Alain Bouvier lors d'un congrès de l'Association Française des Acteurs de l'Education (AFAE), à la fin de l'assemblée générale des adhérents, je suis allé le voir, et je lui ai dit : "J'aimerais rejoindre le comité de rédaction de la revue Administration et Education". Alain Bouvier ne me connaissait pas, j'étais un principal de collège de province parmi d'autres, je me souviens de sa réponse : "Très bien, c'est le mercredi matin à Paris, une fois par mois environ, on vous entend". Ma motivation lui suffisait ! Savoir faire confiance, c'est la plus belle leçon qu'il m'a donnée ! Merci Alain !

Jean-Marc Robin

Nous publions ici, car le texte est long (13 pages), seulement quelques extraits. L'intégralité de l'article peut être téléchargé au format PDF.

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Brefs retours sur janvier 2021

En cette fin janvier 2021, les directeurs d’écoles primaires exprimaient des propos apparemment divergents sur le niveau des élèves de CE1 ; 25% l’estimaient plus faible que les années précédentes alors que 20% le considéraient comme supérieur. Je suis prêt à les croire, tous, car ils ne parlaient pas des mêmes élèves, chacun connaissait les siens et savait que l’influence des milieux familiaux est considérable. Ces directeurs notaient que les habitudes de travail des élèves avaient été conservées ; ce n’était pas le fruit d’un miracle, merci aux parents d’élèves et aux précieux liens entre professeurs et familles, quand certains enseignants ont su les entretenir. Pour la fondation Jean-Jaurès, le bunker était devenu une « forteresse lézardée », on ne pouvait que s’en réjouir.

Le 21 janvier, l’Inspection générale a rendu public un travail sur les effets bénéfiques de l’enseignement à distance. À cette occasion, elle a porté son regard sur les inspecteurs pédagogiques régionaux, regrettant que - sans doute trop occupés par d’autres lourdes tâches - ils n’aient pas observé les pratiques effectives de classes virtuelles. Elle en conclut qu’ils auraient sans doute besoin de bénéficier d’une solide formation. Soit ! Elle confirmait aussi que les chefs d’établissements avaient joué un rôle essentiel, mais insuffisant, de coordination pédagogique et que, dans les faits, ce rôle avait été très inégalement exercé. Qui en douterait ? Heureusement, l’Inspection générale est là pour relever ces faits !

Puisque j’évoque des questions d’évaluation du système (point faible en France), on peut noter qu’en mars 2021, la Cour des comptes a demandé que soient faits des efforts de structuration et de développement du numérique, en veillant à lutter contre la faible acculturation du milieu éducatif pour rendre les plans de continuité pédagogique plus effectifs. Rien à redire à cela.

(…) Le contrôle continu, qui va jouer un rôle conséquent au lycée, faisait craindre d’importantes différences d’appréciations entre les établissements. Mais des proviseurs me faisaient observer, avec justesse, qu’au sein d’un établissement existent aussi de très importantes différences dans la façon de noter entre les enseignants (comme d’enseigner d’ailleurs, ce qui ne questionne personne. Le silence à ce sujet doit régner !). Il n’existe aucune régulation et ces disparités seraient même, plus conséquentes que celles entre les établissements. Avec un peu de recul, il faut noter l’incohérence et les contradictions des revendications des organisations lycéennes très versatiles, souvent simples vecteurs de propos des syndicats enseignants ou de fédérations de parents d’élèves, FCPE en tête. En début de crise les organisations étudiantes étaient défavorables au contrôle continu qu’elles dénonçaient comme sources d’inégalités, mais désormais, s’alignant sur les syndicats enseignants, elles voudraient que le Bac soit attribué exclusivement sur cette base. N’allez surtout pas y voir le résultat de manipulations ! Selon les constats faits en janvier par une inspectrice de l’enseignement primaire, les élèves de CP étaient heureux de retrouver l’école, mais ils avaient du mal à « redevenir élèves ». Ils ne souhaitaient pas un nouveau confinement. Vive les copines et les copains ! La crise exacerbe les contradictions déjà là avant, mais moins visibles.

(…) Le retour de l’école à la maison

(…) Le pire était aussi de retour. Jugez-en. On m’a fait parvenir un message envoyé à ses élèves par un professeur principal en classe de 1ere : « j’ai conscience que vous devez être inquiets à cause de cette nouvelle année très mouvementée. Vous pouvez me contacter si vous avez des questions, même si je ne suis pas sûre de pouvoir y répondre ! Nous apprenons tout comme vous les nouvelles chaque semaine par la télévision ». Rien d’autre, aucune consigne pour la période d’enseignement à distance. Effaré, j’ai aussitôt voulu en savoir plus. Cela s’était passé dans l’un des meilleurs lycées de centre-ville d’une métropole. De plus, l’enseignant en question était professeur de français. Comme chacun le sait, la première est une année essentielle pour le Bac en raison d’une importante épreuve ! Plus inquiétant encore, m’a-t-on expliqué pensant que je feignais d’être naïf : de nombreux lycées, en novembre 2020 étaient officiellement à 70% en mode hybride (qui était allé voir ? Les IPR ?) .Que faisaient les chefs d’établissement là ou se pratiquait un « faux hybride » : une semaine de cours en présentiel et une semaine avec pratiquement rien, sans exercices, sans devoirs, brefs, « vacances pour tous ! » (élèves et une fraction des enseignants) sous les yeux des parents d’élèves effarés et impuissants ! L’argument des professeurs qui pratiquaient ainsi est que les recherches sur Internet des élèves leur permettent facilement de trouver des réponses et augmentent les différences entre eux ! Il faut donc l’éviter. C’est l’équité mise au service de l’inaction des profs ! Bravo !! Spontanément, je pensais qu’au moins dans les classes à examen le sérieux l’emporterait ! Je me suis trompé et je suis tristement effondré. Que dit et que fait l’encadrement, les chefs d’établissement nomment ? C’est peut-être là que les IPR, eux aussi disparus, seraient utiles ! Tout se passe comme si aucune leçon n’avait été tirée des 12 mois écoulés. Une mère d’élève m’écrit : « ma fille, en 6e, n’a qu’une heure de cours en visio par jour ; est-ce normal ? ». Non, bien sûr, mais c’est un cas fréquent et il y a même des classes sans aucune classe virtuelle ! Que font alors les enseignants ? Voilà une bonne question ! Ces comportements sont-ils compensés par les enseignants qui travaillent toute la journée sur leur ordinateur et au téléphone et échangent beaucoup avec les élèves ? Espérons-le, mais vous me permettrez d’avoir des doutes. (…)

Réussir ce troisième déconfinement

(…) En septembre prochain, les vraies questions pédagogiques vont arriver en première ligne avec les élèves perdus de vue qu’il faudra raccrocher et ceux qui, en toute discrétion, décrochent en classe en se faisant habilement oublier. Et, bien sûr il faudra intégrer les nouveaux usages du numérique à l’école et à la maison, dans des schémas hybrides, qu’ils soient ici a minima ou là très conséquents.

Ce vendredi 14 mai, La Guyane est reconfinée pour au moins 17 jours. Ce confinement en annonce-t-il d’autres en France après l’été ? C’est possible. Dans l’Hexagone, la reprise est jugée à la fois positive et angoissante. Ne vient-on pas d’entendre l’OMS déclarer que durant la seconde année, la pandémie risque d’être beaucoup plus mortelle que pendant la première ?

Les 40% d’élèves satisfaits de « l’école devant des écran  » vont formuler des demandes inédites d’adaptation, d’accompagnement individualisé, de coaching, d’évaluation de niveau de compétences. Devant le risque de voir progressivement l’école abandonnée aux GAFAM qui guettent avec un œil gourmand cet instant et sans perdre son âme, il s’agira pour l’école non pas de travailler contre eux, car ce vain combat est déjà perdu, mais avec eux. Pas facile ! Certaines villes croient trouver une parade en offrant aux familles des formes de soutien scolaire gratuit ; c’est à étudier. Cela peut-il être suffisant ? Ce n’est pas sûr. Le retour à la normalité annoncé avec force mais raté en septembre 2020 a-t-il des chances de se produire de façon réussie et durable en septembre 2021 ? Nous le verrons ; il est trop tôt pour le dire.

Malgré tout, ou grâce à tout, en ce milieu de mois de mai, l’espoir est devant nous.

Recteur Alain Bouvier

Professeur associé à l’université de Sherbrooke, 19 mai 202

Alain Bouvier est l'auteur de nombreux ouvrages, par exemple : "Propos iconoclastes sur le système éducatif français" chez Berger Levrault.

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