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Où va l'Ecole ?

Publié par Jean-Marc ROBIN sur 24 Février 2021, 18:36pm

La réussite scolaire n’est plus perçue comme le résultat d’un mécanisme d’exclusion par « une Ecole capitaliste » qui opère un tri social mais la conséquence d’une mobilisation différentielle des individus et des familles, « du goût de l’effort » selon la sociologue Sandrine Garcia (2018).

Où va l'Ecole ?

Une école en Ilots

Nous faisons l’hypothèse que la fragmentation de l’Ecole ou plutôt son archepellisation va s’accélérer. C’est le résultat de la massification scolaire qui a fait naître une demande sociale de différenciation et d’une offre accrue du marché en matière éducative. Le numérique et les politiques publiques d’inspiration libérale contribuent à cette transformation de l’Ecole bureaucratique en « l’Ecole en îlots » [1] en structurant / légitimant une offre alternative ou en solvabilisant la demande sociale [2]. L’Etat se recentre, abandonne une partie de son rôle de production au marché et devient un Etat évaluateur et régulateur.

Pour l’instant, l’Ecole est « grignotée » aux marges par les entreprises d’éducation (soutien scolaire, aide à l’orientation, enseignement des langues et séjours linguistiques, établissements pour les élèves à besoins particuliers, préparation des concours, …) mais le marché ne va pas renoncer à s’attaquer au cœur du système éducatif. Comme pour le secteur de la santé, une demande solvable s’exprime et le consentement des ménages à payer « l’éducation » progresse. Le succès « des établissements privés » l’atteste[3]. La compétition scolaire, la peur de l’échec, la demande d’entre-soi (religieuse ou sociale), le déclassement des jeunes diplômés - dans un contexte général caractérisé par la hausse des inégalités de revenus[4] - créent un terreau anxiogène qui conduit rationnellement les familles à vouloir protéger leurs enfants par des stratégies de « compensation » ou d’évitement d’une Ecole qui peut être jugée low cost.

Aujourd’hui, l’Ecole ne vise plus l’égalité des chances car la massification du système éducatesif a répondu quantitativement à cet objectif. Il s’agit désormais d’assurer aux élèves les plus fragiles un minimum scolaire (« un socle ») pour leur éviter de tomber dans le cercle vicieux « pas de diplôme, pas de taf, pas de meuf ». La lutte contre le décrochage scolaire est devenue, dans le champ éducatif, la priorité, et au passage un volet de la lutte contre la pauvreté.

Pour les nouvelles générations, « les barrières à l’entrée » au lycée et dans l’enseignement supérieur ont sauté avec l’allongement de la durée des études, la généralisation d’un système de bourses et d’aides au logement, ou encore avec l’objectif de recruter une part significative d’étudiants boursiers ou de la filière professionnelle dans les cursus sélectifs post-bac. La réussite scolaire n’est plus perçue comme le résultat d’un mécanisme d’exclusion par « une Ecole capitaliste » qui opère un tri social mais la conséquence d’une mobilisation différentielle des individus et des familles, « du goût de l’effort » selon la sociologue Sandrine Garcia (2018).

Inégalité justes

Parce que « l’équation individuelle » ou « le talent » font la différence sur les marchés scolaires et du travail, les inégalités structurelles semblent avoir disparu puisque « tout le monde a eu la chance de faire des études ». La lutte contre le décrochage remplace donc logiquement la lutte pour l’égalité des chances, l’équité remplace l’égalité comme valeur orientant le service public d’éducation[5]. Les inégalités scolaires qui persistent sont donc « justes » car aucun fils d’ouvrier ou d’employé n’est aujourd’hui empêché de candidater pour une classe prépa ou une grande école.

Les individus - qui doivent leur position sociale à leur réussite scolaire - sont devenus myopes aux inégalités qui trouvent leur origine dans des causes plurielles et moins visibles : la fracture numérique, l’offre de formation des territoires, la taille des collèges et lycées[6], les compétences des équipes, la culture d’établissement, la fragilité des familles et des liens sociaux, etc. Pour le démographe Emmanuel Todd une société de diplômés fabrique un soubassement anthropologique et sociétal favorable aux inégalités. Cette perspective, si elle se confirme, favorise le glissement vers « une société de marché » avec en son sein « une Ecole de marché ».

Paradoxalement, les progrès de l’égalité dans l’Ecole ont fait émerger une demande de « liberté » liée aux aspirations individuelles. « La préférence pour l’inégalité » selon l’expression de François Dubet ne progresse pas d’abord sous l’effet des politiques ou de « l’imaginaire néolibéral » promu par les grandes firmes et la bourgeoisie (thèse néomarxiste de Christian Laval, notamment) mais trouve, selon nous, son origine dans une demande sociale de différenciation des parcours scolaires et individuels, conséquence de la massification du système éducatif et de l’avènement d’une société de diplômés. Les intérêts des firmes (l’individualisation de la relation salariale) peuvent aussi correspondre aux besoins des individus (l’affirmation de soi) et à un état donné de l’Ecole dans les pays riches : la fin de la phase de massification[7]. La réforme du lycée de Jean-Michel Blanquer ouvre une nouvelle étape, celle de la personnalisation du parcours des élèves.[8]

 

Ce texte est la Postface de notre ouvrage : "Professeurs et chefs d'établissement", Jean-Marc Robin

 

[1] Dans « ce modèle », les segments ne sont pas tous nécessairement reliés. L’école bureaucratique peut rester l’îlot central quand d’autres peuvent obéir à d’autres règles et à d’autres valeurs. « L’école marché » peut être en expansion sans pour autant avoir triomphé.

[2] Réductions d’impôts pour les ménages, subventions au secteur « privé ».

[3] Les établissements privés sont financés par l’impôt. Les droits d’inscription des familles sont très loin de couvrir les frais de scolarité de l’ordre de 9.000 euros en collège et 11.000 en lycée. Nous suggérons de parler d’établissements scolaires « publics-privés » en opposition aux établissements publics.

[4] Nous vivons depuis plusieurs années, selon l’expression de l’économiste Alain Lipietz, dans une société en sablier (1996) qui aspire vers le bas une partie des classes moyennes, la crise « des gilets jaunes » et la montée des populismes de gauche ou de droite en sont l’expression politique.

[5] En matière fiscal, l’Etat concentre ses efforts sur les plus fragiles au nom de l’équité en allégeant leurs impôts et sur les plus aisés au nom de « la liberté » de s’enrichir et de réussir. « La théorie du ruissellement » est mobilisée pour justifier « les cadeaux fiscaux » aux plus fortunés. La réduction des inégalités structurelles n’est plus l’objectif. Viser l’égalité ou viser l’équité ne correspond pas à la même conception de la justice sociale. L’équité s’inscrit dans une approche inspirée du philosophe américain John Rawls, l’égalité davantage dans « le pacte républicain » défendu par la gauche.

[6] Les LEGT de moins de 1.000 élèves obtiennent de meilleures performances scolaires, les collèges de petite taille sont handicapés par la faiblesse du travail en équipe et la rareté des personnes ressources. La taille joue donc dans les deux sens.

[7] Les marxistes peuvent interpréter cette adéquation entre besoins des entreprises et besoins des individus comme une forme d’aliénation. Le concept d’aliénation est bien pratique : il permet aux marxistes de cibler la responsabilité (exclusive) de la classe dominante car les masses sont aliénées et n’ont pas « conscience » de leurs intérêts de classe.

[8] La personnalisation des parcours sera aussi au cœur de la nouvelle gouvernance, la réforme du statut de la fonction publique en cours va doter l’Etat d’outils pour contractualiser avec chacun (embauche, rupture, salaire, mobilité).

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