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Des bons profs pour tous

Publié par Jean-Marc ROBIN sur 10 Février 2021, 23:29pm

Les élèves socialement défavorisés sont ceux qui ont le moins de chances d'avoir en face d'eux des enseignants qualifiés et expérimentés

Des bons profs pour tous

Effet professeur

Dans Tous des bons profs. Un choix de société (2020) la chercheure Asma Benhenda s’est penchée sur « l’effet professeur » avec les outils développés par les sciences économiques. Pas de surprise : après les parents, les enseignants jouent un rôle déterminant dans la réussite des élèves ; « l’effet maître » est plus important qu’on ne le pense. Dès lors l’enjeu pour l’Ecole c’est de répartir « les bons profs » de façon équitable dans tous les établissements. Très logiquement, la première question à laquelle s’attaque la jeune économiste c’est : qu’est-ce qu’un bon prof ? quel critère retenir ?[1] Un constat : le grade certifié ou agrégé ne fait pas le bon prof. La chercheure objective ce que chacun sait, l’érudition est souhaitable mais le métier d’enseignant c’est d’abord un métier de transmission, de pédagogie et de relation humaine. « Ni le statut d’agrégé, ni le classement au concours d’enseignant n’ont d’effet significatif sur la capacité des enseignants à faire progresser leurs élèves ». Le seul « bon » critère c’est l’expérience. Les jeunes professeurs réussissent moins bien devant les élèves que leurs collègues plus âgés, et les enseignants contractuels - qui n’ont pas bénéficié d’une formation solide - sont moins performants que les titulaires.

Les établissements scolaires ne disposent pas d’un même portefeuille de compétences, les collèges et lycées de l’éducation prioritaires ont davantage recours aux contractuels et les établissements « périphériques » comptent moins d’enseignants expérimentés que les établissements de centre-ville. « En moyenne ce sont les élèves les plus favorisés qui ont en face d’eux les enseignants les plus expérimentés (avec un nombre moyen d’année d’expérience dans la profession enseignante près de 40 % plus élevé que les élèves les plus défavorisés). (…) Dans les établissements les moins favorisés, 14 % des enseignants sont contractuels contre 3 % dans les établissements les plus favorisés ». La chercheure conclut ce que tous les parents savent : on est mieux formé dans certains collèges et lycées que dans d’autres, c’est le fameux « effet établissement ».

La question à résoudre c’est de savoir comment attirer les « bons profs » dans les établissements peu attractifs ou de l’éducation prioritaire. L’économiste propose d’augmenter les primes mais surtout de mettre en place une politique volontariste pour que les EPLE soient plus mixtes socialement et limiter ainsi la fuite des professeurs qui veulent pouvoir enseigner dans des conditions convenables. Il s’agit d’éviter que certains EPLE tombent dans « la trappe à inexpérience » auto-entretenue par la mutation des professeurs au bout de quelques années pour rejoindre un établissement « plus facile ».  

Un établissement équitable a donc une population scolaire mixte socialement et la même proportion que les autres EPLE de professeurs expérimentés.

Valeur ajoutée

Si le degré d’expérience des enseignants compte autant que la composition sociale des élèves, une conclusion s'impose : il faut réviser la façon dont la valeur ajoutée (VA) d’un établissement est calculée en prenant en compte tous les intrants : les élèves (âge, niveau scolaire, origine sociale) mais aussi les professeurs (âge, expérience, ancienneté dans l’établissement, niveau de formation). Malheureusement Asma Benhenda n’interroge pas le calcul de la VA publié par le ministère depuis plusieurs années. Les chefs d’établissement qui ont enchaîné plusieurs postes savent mieux que quiconque que, quel que soit leur « talent » personnel, la réussite collégiens ou des lycéens se joue au plus près des élèves, c’est-à-dire dans la classe, que « l’effet maître » compte plus que « l’effet chef d’établissement » !

Aujourd’hui, dans les conclusions du Grenelle de l'éducation on insiste à juste titre sur le rôle essentiel du recrutement, de la formation initiale et continue des professeurs mais cela ne doit pas nous détourner de l’essentiel : œuvrer pour une plus grande mixité sociale et changer les règles d’affectation des enseignants dans les EPLE car « la gestion des enseignants, telle qu’elle existe aujourd’hui, contribue à la perpétuation des inégalités scolaires ». Notre institution doit mieux mesurer « le capital humain » dont dispose chaque collège ou lycée - elle a commencé à le faire en s’appuyant sur la masse salariale, les professeurs expérimentés sont aussi les mieux payés - pour promouvoir une véritable politique d’égalité des chances.

Pour conclure

L’ouvrage d’Asma Benhenda est très riche, elle aborde en une centaine de pages de nombreuses problématiques. Par exemple la formation continue : « le consensus qui émerge est que les dispositifs de formation continue, pour être efficaces, doivent être intensifs, personnalisés et multidimensionnels » ou, encore l’inspection, « une meilleure note d’inspection ne correspond pas forcément à un enseignement de meilleure qualité. Les enseignants ne sont pas plus efficaces à faire progresser leurs élèves dans les années qui suivent l’inspection. (…) [qui] ne permet pas vraiment d’aider les enseignants à améliorer la qualité de leur enseignement ». La chercheure conclut que « les résultats de la recherche mettent en évidence que les enseignants bénéficient énormément du travail en équipe et des interactions informelles avec leurs collègues plus expérimentés. En ce sens, le chef d’établissement a un rôle central à jouer pour établir et maintenir une culture d’établissement qui encourage la collaboration et l’entraide entre collègues ». D’autres questions sont abordées : la santé des enseignants (et les risques de burn out), les absences - les professeurs ne sont pas plus absents que les autres fonctionnaires - et, bien sûr, les rémunérations et leur impact sur l’attractivité du métier. « Les enseignants gagnent 17 % de moins que la moyenne des titulaires d’un bac +5 et ils se hissent à peine au-dessus du salaire net moyen national 2238 euros contre 2438 euros. (…) L’augmentation du niveau de qualification des enseignants [avec la mastérisation] sans hausse de salaire réduit significativement l’attractivité de la profession enseignante pour les étudiants, surtout en sciences. (…). De nombreuses études en économie montrent que le recrutement des enseignants est très sensible aux augmentations de salaire : en moyenne, une augmentation de salaire de 10 % se traduit par une augmentation du nombre de candidats comprises entre 13 % et 22 % ».

La recherche en éducation, issue des sciences économiques, sociales ou d’autres champs disciplinaires, doit clairement éclairer les politiques publiques d’éducation ; Asma Benhenda a apporté au débat public une contribution qui fera date.

 

A lire : notre article "effet établissement, effet classe et effet maître" (2010). Attention : "Après le choc Pisa", le constat pour l'Allemagne n'est plus d'actualité.


[1] La chercheure note que la définition du "bon prof" évolue avec la société. Aujourd’hui on ne lui demande pas seulement de transformer ses élèves en « bêtes à examens ou concours » mais de développer des compétences non cognitives ou comportementales ; or « sur le terrain, il semble que les enseignants qui parviennent à développer les compétences cognitives de leurs élèves le font au détriment des soft skills, et vice et versa ». « Encourager excessivement les enseignants à se focaliser sur les performances scolaires de court terme peut dont être non seulement problématique pour la santé mentale des élèves (Singapour ou la Corée) mais aussi sur la qualité générale de l’enseignement ».

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