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Expérience commune et figures lycéennes

Publié par Jean-Marc ROBIN sur 10 Novembre 2020, 15:18pm

Expérience commune et figures lycéennes

La réforme du lycée s’adresse à des élèves que nous connaissons mal. Si les lycéens partagent une expérience commune, nos observations nous ont permis d’identifier cinq groupes d’élèves, le rapport aux pairs et aux savoirs est déterminant pour caractériser ces « identités flottantes ».

Expérience commune

Les lycéens partagent une expérience commune qui s’exprime par la façon de s’habiller, par l’usage des réseaux sociaux ou par des rites de passage : décrocher le baccalauréat et débuter sa vie sexuelle. Jeans, baskets, t-shirts, smartphone : difficile de dire qui est fils de médecin et qui est fils d’employé, seule la récréation sépare les vapoteurs, les fumeurs et les non-fumeurs. Chez les filles on peut toutefois identifier deux sous-groupes, celles qui affirment leur féminité et la revendiquent par leur maquillage et leur tenue qui ne dissimule pas les formes et les autres qui préfèrent une mode unisexe, quelques filles voilées marquent leur différence avec leurs paires. Au lycée la compétition autour des marques se fait discrète, la massification de l’école et la culture juvénile ont effacé les clivages de classe entre les élèves des lycées bourgeois et des autres établissements. Le processus d’individualisation est désormais plus intime, il prend la forme d’un tatouage, d’une coupe de cheveux, d’une barbe, d’accessoires (casquettes, foulards, …) et s’élabore à partir d’une trajectoire familiale[1] ou d’une construction genrée moins taboue : homosexualité, bisexualité ou transgenre.

Rapport aux pairs et aux savoirs

Mais les lycéens ne constituent pas pour autant une masse, les clivages se reconstruisent autour de deux questions :  celui du rapport aux savoirs et celui du rapport aux pairs. Nous avons identifié cinq sous-groupes d’élèves.

Le groupe central des intermittents est le plus important en effectif, il rassemble les élèves qui cherchent à minimiser leurs efforts, à passer dans la classe supérieure sans vraiment investir les savoirs. Ces lycéens travaillent par à-coup, souvent dans l’urgence mais ils respectent leurs professeurs et le règlement intérieur : assiduité et ponctualité ; la réforme du lycée qui introduit une dose de contrôle continu les cible particulièrement. A côté d’eux se trouve un groupe d’élèves, souvent des garçons, qui refusent de grandir et valorisent la culture juvénile au point d’y être engloutis, les jeux vidéo prennent une place considérable pouvant conduire au décrochage scolaire. Les professeurs les désignent parfois sous le vocable de touristes car ces élèves cherchent à échapper à leurs devoirs (dans tous les sens du terme) et marquent une distance avec une Ecole qui leur renvoie une image négative de leurs aptitudes ou de leurs compétences scolaires. Le jeu, y compris dans la classe par des attitudes puériles ou hostiles, devient alors une façon de vivre le lycée.

Et puis, il y a ceux qui investissent les apprentissages mais selon des modalités opposées. Les intellos se distinguent par leur hyperconformisme, ils acceptent la compétition scolaire en se fixant des exigences personnelles très élevées, la souffrance n’est pas loin quand les résultats ne sont pas à la hauteur des espoirs. Dans la classe leur surinvestissement scolaire fait l’objet de railleries. Les studieux, pour leur part, expriment une bonne volonté et une vraie conscience professionnelle dans leur métier d’élèves, cette étiquette se retrouve dans les appréciations au bas des bulletins trimestriels. Le respect des normes et de la culture scolaire les range du côté de l’institution. 

Enfin, il reste une petite minorité d’élèves qui, tout en investissant les savoirs scolaires et extra-scolaires se méfie de l’emprise des professeurs et d’une Ecole qu’ils jugent conservatrice ou ringarde. « Les rebelles » peuvent être engagés dans leur lycée, une association ou un syndicat lycéen, ils suivent de près l’actualité économique et sociale et n’hésitent pas à exprimer leur désaccord sur les contenus enseignés ou la pédagogie. Leur corpus idéologique est pluriel : défense de l’environnement, altermondialisme, anticapitalisme, lutte contre le sexisme ou le racisme, défense des LBGT, plus rarement revendications identitaires ou religieuses. « L’éducation buissonnière » ou hors l’école décrite par Anne Barrère (2011) prend ici toute sa place. La défiance vis-à-vis d’une Ecole qui formate les esprits puise dans le marché des idées ou des croyances et, surtout dans une forme de bricolage conceptuel où internet et les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant. Les professeurs ont parfois du mal à savoir ce qui relève d’une stratégie de distinction, de la provocation, de la conscience politique et de la construction de soi. Ces élèves partagent une bonne estime d’eux-mêmes, des qualités rhétoriques, une connaissance fine de l’actualité politique, ils ont compris que l’Ecole était aussi un terrain pour développer des compétences sociales et personnelles (soft skills). Souvent bons élèves, ils savent que leur singularité peut, paradoxalement, être appréciée par une institution qui promeut l’esprit critique.

Mais les lycéens appartiennent à des groupes flexibles à l’identité flottante, les frontières sont poreuses entre « les touristes », « les intermittents » et « les studieux ». D’une discipline à une autre les professeurs peuvent étiqueter les élèves de façon différente car le rapport aux savoirs reste surdéterminé par les notes et la relation professeurs-élèves. Seuls les rebelles et les intellos sont deux « vraies » identités dans la mesure où chacune exige un investissement subjectif, un récit de soi et des efforts pour acquérir des connaissances. Si les rebelles cherchent la reconnaissance de leurs pairs, les intellos la recherchent du côté des enseignants, cette collaboration les rend impopulaires. Les lycéens, parce qu’ils désirent s’émanciper des adultes (professeurs ou parents), jugent sévèrement le conformisme des intellos qui menace l’unité du groupe-classe et fragilise leur contrepouvoir.

Les lycéens, plus que les collégiens, ont une conscience aigüe que la classe est un espace où circule le pouvoir. En dehors de la famille, le lycée reste le premier espace de socialisation politique, de confrontation à l’autorité des adultes, des savoirs et des institutions, ici l’Ecole. La colère individuelle ou collective - peu importe le motif : conditions d’études, charge de travail, tenues vestimentaires, examens, gestion de l’épidémie du COVID, minutes de silence -, vise toujours à questionner et à défier l’emprise des adultes et de « la société » sur leur vie et leur avenir.

Jean-Marc ROBIN

Article extrait de Les lycéens. Portraits et expériences de Jean-Marc ROBIN et Véronique ROBIN LEUDE

[1] Trajectoire individuelle liée aux configurations familiales (famille conjugale, famille monoparentale, homoparentale, famille recomposée, famille patriarcale, famille d’adoption, …) et aux ancrages territoriaux ou socio-culturels des élèves.

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